Natalie Clifford Barney, l’Amazone de la rue Jacob

Tous les vendredis, à 16h30, de grosses Buicks et un défilé d’hommes et de femmes bien habillés se pressent rue Jacob, dans le 6e arrondissement de Paris. Ils sont une cinquantaine, peut-être une centaine, qui affluent au numéro 20 et ne repartent qu’un peu avant 22 heures. De l’extérieur, on entend les éclats de voix et de rires, les conversations animées et le bruit joyeux des verres qui tintent. Cette scène s’est répétée six mois par an les vendredis, du printemps 1909 à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Dans cette foule qui se pressait au 20, rue Jacob, les badauds les plus avertis pouvaient reconnaître, d’une semaine à l’autre, d’une saison à l’autre, d’une année à l’autre, les artistes et les intellectuels les plus en vue de la capitale. Les écrivains Colette, Gertrude Stein ou Djuna Barnes ; les libraires Sylvia Beach et Adrienne Monnier ; les artistes Romaine Brooks, Marie Laurencin et Max Jacob ; les auteurs TS Eliot, Ezra Pound, Jean Cocteau, André Gide, Paul Valéry. Plus tard, on verra également Marguerite Yourcenar et Françoise Sagan à cette adresse, dans ce qui n’est alors qu’un souvenir, celui du salon le plus sensationnel de Paris.

Inauguré en 1905 à Neuilly et installé quatre ans plus tard rue Jacob, ce rassemblement très prisé s’imposait dans le paysage des salons de l’époque car il était avant-gardiste. Lieu d’une puissance intellectuelle considérable, c’est avant tout un espace privilégié de création et de liberté pour les lesbiennes. Dans ce pavillon à deux étages donnant sur un petit jardin, vous vivez votre homosexualité au grand jour. C’est le désir et le mode de vie de la maîtresse de maison : Natalie Clifford Barney.

Le mythe de la capitale saphique

Morte à Paris il y a cinquante ans, en 1972, cette femme de lettres, dont l’influence commence à peine à être étudiée, est née le 31 octobre 1876 dans l’Ohio dans une famille de la haute société américaine. Le père, Albert, est rentier, la mère, Alice, peintre. Lorsque Natalie avait 7 ans et sa sœur Laura, 4 ans, leurs parents les ont emmenées en Europe. C’est le premier d’une longue série de voyages.

Trois ans plus tard, en 1886, Alice, qui veut parfaire sa peinture et permettre à ses filles de progresser en français, les place dans une pension de famille à Fontainebleau. Ils y resteront dix-huit mois. Adolescente, Natalie, qui se sait déjà lesbienne, ne cessera de revenir à Paris, d’abord avec sa mère et sa sœur, puis seule, jusqu’à s’y installer définitivement à la fin du XIXe siècle.e siècle.

A l’époque, l’Europe semblait plus accueillante pour les femmes et les homosexuels. à Paris, des lieux de sociabilité homosexuelle masculine existent, et les auteurs, comme André Gide, qui évoquent leur amour des hommes publient leurs écrits. Les lesbiennes sont présentes dans la littérature masculine, mais elles sont fétichisées et confinées à l’archétype de la nymphe langoureuse et tragique. Ils ont à peine une voix et pas de place à eux. C’est dans cette atmosphère de liberté naissante et de relative tolérance que Natalie Clifford Barney débarque à Paris et contribue à ériger le mythe de la capitale saphique, parfois appelée Paris-Lesbos.

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