« La France a besoin d’espoir !

Traverser : J’ai appris le 29 mai votre création comme Cardinal le 27 août, à l’occasion de ma constitution. Qu’est-ce que cette date change pour vous ?

Mgr Jean-Marc Avlin : Je commence à peine à mesurer ce qui change dans ma mission… J’avoue que c’est étonnant, mais la joie et la prière des Marseillais me rassurent, et je veux garder cet ancrage dans mon premier lieu de travail d’apôtre . Je sens aussi que ce Cardinal est de nature à renforcer les liens de fraternité que j’entretiens avec les Evêques de France. Mais bien sûr je sens un certain poids sur mon épaule !

Quel cardinal comptez-vous être ? Comptez-vous en profiter pour faire avancer la « théologie méditerranéenne » qui vous est chère ?

Mgr J.-MA : Je n’ai pas envie de représenter un dossier que je devrais faire avancer en profitant d’une situation avantageuse. Car ce qui distingue le cardinal, c’est le lien avec le Saint-Siège et plus encore avec la personne du Pape et le service de son ministère. Je ne sais pas encore pour quel secteur d’activité il me demanderait de l’aider le plus. Je sens que la question de la Méditerranée lui tient à cœur. Peut-être cela nous donnera-t-il l’occasion de visiter Marseille… Lors d’une discussion avec lui, j’ai aussi compris qu’il aimait Marseille parce qu’elle se situe sur une ligne de partage et est aussi un lieu de rencontre : une porte vers l’est et une porte vers le Ouest.

Vous serez le seul cardinal à occuper le cardinal épiscopal français, cela vous donnera donc une place particulière en son sein L’Église de France ?

Mgr J.-MA : Pour l’instant, mais c’est juste une intuition, je suppose. Le cardinal, même le seul – en attendant les autres – n’est pas un représentant des évêques de France. Mais je sens que cela me donne une tâche particulière, notamment pour que le peuple de Rome comprenne mieux ce qui se passe dans l’Église de France, et ce qui est recherché au milieu des difficultés et des crises que nous traversons.

En dehors de Marseille, quel regard portez-vous sur les divisions de la société française ?

Mgr J.-MA : Je suis inquiet, même inquiet. Je remarque qu’il nous est difficile de discuter sans jurer. Les abstentions aux élections passées révèlent un manque de confiance envers ceux qui ont un engagement politique. Dans mes rencontres avec un certain nombre d’élus ici à Marseille et dans la région, je n’ai jamais cessé de les encourager : c’est une bonne chose que les gens prennent soin de la ville et s’engagent au service de leurs concitoyens.

Mais la France d’aujourd’hui a besoin d’espoir ! Elle porte de très grands doutes sur elle-même, sur sa vocation de nation, sur ce qui, dans sa longue histoire, l’a dotée de richesses qui pourraient être utiles à d’autres. De ce fait, la note de la France est presque absente du parti actuel des États, car elle n’est pas assez sûre d’elle-même.

Vous décrivez une France affaiblie par ses divisions. Comment affronter ceux qui influencent l’Église de France ?

Mgr J.-MA : D’abord, revenir à Jésus-Christ et accueillir la communion que son Esprit veut tisser entre nous au service de l’amour dont le Père aime le monde. Ensuite, ils donnent la priorité à la mission, car c’est la raison d’être de l’Église : elle existe pour annoncer l’Évangile en servant la dignité de chaque être humain, en œuvrant au service du bien commun et en œuvrant pour l’unité de l’homme . Une famille et une conscience qui veille, tout cela à cause de l’évangile et en dialogue constant avec tous les hommes et femmes de bonne volonté. Enfin, l’organisation interne de l’Église est régulièrement adaptée aux nouvelles exigences de la mission.

Avec la crise des abus sexuels, la sécularisation ou encore la crise des vocations, pensez-vous que l’Église de France va mal ?

Mgr J.-MA : Je ne pense pas que ce soit mauvais. Il traverse certainement une série de crises difficiles. Et ce n’est pas la première fois dans l’histoire que vous les voyez un peu plus tôt que les autres. Je me souviens que lorsque mes ancêtres allaient à Rome, ils recevaient souvent des sermons sur le manque de dynamisme de leurs paroisses. Maintenant que la vague de sécularisation a atteint des pays plus orientaux, on nous demande des conseils pour survivre dans un tel contexte… Et puis, certaines crises sont utiles. Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) et le travail que l’épiscopat a fait avec tous les croyants nous rend plus vigilants et soucieux des victimes et nous oblige à un examen de conscience approfondi.

Le pape François a déjà souligné le paradoxe de l’Église de France. D’une part, elle doit affronter la défense de la sécularisation qui opère peut-être avec plus de force qu’ailleurs, en raison du choix politique de la laïcité. Cela a des avantages, car cela place la citoyenneté au-dessus de la confession, mais cela comporte aussi le risque de devenir laïque, comme la nouvelle religion. D’autre part, le Pape affirme que l’Église de France étonne par la profusion de sainteté qu’elle évoque. Ce n’est donc pas à court de ressources, comme je le vois souvent, surtout chez les jeunes.

Des diocèses ont été visités récemment, à Toulon et Strasbourg, et de nouvelles communautés… Est-ce le signe que l’Eglise de France a des problèmes de gouvernance, ou Rome n’aime-t-elle pas la France ?

Mgr J.-MA : Premièrement, il faut reconnaître que la gouvernance, qu’elle soit ecclésiastique, politique ou économique, devient de plus en plus difficile. J’ai entendu suffisamment de responsables dans ces domaines pour savoir : Aujourd’hui, quiconque exerce rapidement le pouvoir est une cible. Dans l’Église, les problèmes sont peut-être amplifiés par la dimension sacramentelle associée à la charge des personnes engagées dans le service épiscopal ou sacerdotal. Un certain nombre de coutumes doivent aussi être revues – ce que le pape François dénonce sous le nom de clergé, qui d’ailleurs ne touche pas que le clergé. Mais disons que « Rome n’aime pas la France », non ! Rome aime assez la France, au contraire, pour exercer, quand il le faut, une veille sans méfiance.

Comment avez-vous reçu des réactions de terrain dans le cadre du Synode sur l’avenir de l’Église ? Doit-on se tourner vers une collégiale complète ?

Mgr J.-MA : Sur ce sujet synodal, je pense que la matière est plus importante que la parole. Je pense que l’adjectif Synode Il devrait disparaître à terme car il est devenu synonyme d’église. Essentiellement, nous voulons une église « ecclésiastique » : une église qui s’écarte d’un processus hiérarchique très exclusif.

Avec ce Synode, nous sommes dans un processus qui me semble aussi important que le Concile, à la différence près que le Pape François a voulu que la parole soit d’abord donnée à tout le peuple de Dieu. Après, il faudra construire quelque chose avec tout ça. Vous pouvez voir quelques lignes. Et aussi des limites : il participait aux assemblées synodales des croyants d’un certain âge, mais beaucoup moins que les jeunes. Cependant, l’image des grands-parents ne donne pas une image juste de la famille et de sa vitalité…

Êtes-vous en train de dire que l’église a besoin d’une réforme pour proclamer la foi dans un monde différent ?

Mgr J.-MA : l’église Toujours à réparer (« Ça doit toujours être réparé ») : Le jour où elle prétendra qu’elle n’a plus à se réparer, elle ne sera plus fidèle à son mystère ! Mais pour cela, il doit répandre une fidélité sans faille à la tradition et s’ouvrir sans crainte aux questions du monde d’aujourd’hui. La tradition est une question de responsabilité. Chaque génération doit exposer le dépôt de la foi aux questions de son époque. Le quinquagénaire n’a jamais eu de problème avec l’urgence climatique ou avec l’éthique biomédicale : nous si ! C’est dans ces questions aussi qu’il faut expliquer notre espérance.

De plus, je crois que le synode n’avait pas encore donné tous ses fruits parce qu’il était trop intéressé à marcher. Or la raison d’être de l’Église n’est pas de se regarder agir, mais de servir la relation d’amour de Dieu avec le monde (Jean 3:16).

La parole des évêques est-elle encore entendue ? Comme prévu et peut-il être entendu?

Mgr J.-MA : D’après ma petite expérience il ne faut pas beaucoup parler, mais oser le faire à l’heure et hors du temps. Lorsque les évêques servent de relais aux sans-voix, leurs paroles sont entendues, même si elles dérangent. Bien sûr, il faut toujours s’efforcer d’être à la hauteur de ce qu’ils disent. Nous ne donnons pas de cours. Nous offrons la certification, même si cela doit nous coûter cher. Donc oui, je pense qu’il est important que l’église puisse prendre position. Ceci dit, ce n’est pas parce que tu parles que tu es entendu, même si on fait semblant d’écouter !

Vous présidez le Hajj pour la première fois. Avez-vous une relation particulière avec Lorde ?

Mgr J.-MA : J’y suis allé pour la première fois quand j’étais enfant, en famille. La simplicité de Bernadette, sa liberté, sa dignité, m’ont toujours profondément marqué. Il se trouve que je revenais d’un pèlerinage paroissial lorsque, le 29 mai, j’appris ma nomination comme cardinal. La veille, devant la grotte, j’ai expressément demandé au Seigneur la grâce de ne pas laisser tous les soucis de la vie ecclésiale entacher ma joie – et je prie davantage pour ce jour !

Ce pèlerinage patriotique est aussi l’occasion de prier pour la France et pour la paix : quand je vois la dévotion mariale des Ukrainiens à Zharvania comme la dévotion des Russes devant l’icône de Notre-Dame de Kazan, je me dis qu’on ne peut pas supporter la guerre sans confiant avec ardeur à la Vierge Marie le désir de paix qui nous habite.

Le thème du pèlerinage de 2022 est “Avec Marie, devenons des témoins d’espérance”. En ces temps troublés, comment garder les raisons d’espérer ?

Mgr J.-MA : Pour garder l’espérance, je crois en l’importance du travail intérieur de décentralisation, qui consiste à apprendre à se réjouir de ce que la grâce de Dieu apporte aux autres. Par cet appel à la conversion et à la réconciliation, l’Esprit Saint tisse la communion entre nous et l’oriente vers la mission. Je suis souvent en admiration devant des personnes de tous âges, croyantes ou non, qui vivent sérieusement la vie, ses joies et ses peines, et qui, envers et contre tout, gardent dans leur cœur le désir de vivre… et de faire du bien aux autres . Cela m’aide à témoigner de l’amour avec lequel Dieu aime le monde, en Jésus-Christ, pour sa guérison et son salut, et cet amour est mon espérance.

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