ils sont moches et prennent beaucoup de place »

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Pour stopper le bétonnage du pays, la loi fixe un objectif radical de « zéro artificialisation nette » des sols d’ici 2050. Si l’objectif est louable, est-il possible ? Et peut-on appliquer cette règle partout ? Le géographe Laurent Chalard explique où se trouve la France.

Laurent Chalard est géographe et travaille au Centre européen des affaires internationales. Retrouvez-le sur son personnel du blog.


FIGAROVOX. – La loi « Climat et Résilience », votée en août 2021, fixait un objectif « zéro artificialisation nette » à l’horizon 2050. Que contenait-elle et quel était son objectif ?

Laurent Chalard. – Il est d’abord important de souligner que l’objectif de cette loi peut sembler tout à fait utopique. En effet, le « zéro net artificialisation » est du jamais vu dans l’histoire depuis très longtemps, sauf en période de guerre, où il ne s’agit pas de construction mais de destruction. En temps normal de développement économique, il est évident que l’objectif de “zéro net emprise foncière” est une utopie.

Le véritable objectif de cette loi est de diviser par deux le taux d’expropriation en dix ans (d’ici 2030).

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Le véritable objectif de cette loi est de diviser par deux le taux d’expropriation en dix ans (d’ici 2030). Ceux qui ont promulgué la loi avaient principalement pour objectif de réduire à court terme un taux annuel d’artificialisation des sols qui paraissait trop élevé en France et insoutenable.

Cependant, nous étions déjà sur une tendance à la baisse depuis les années 2000. forêts de 31 409 hectares contre 21 079 hectares en 2020-2021. On a donc déjà constaté une baisse d’un tiers, mais l’Etat trouve que ce n’est pas assez significatif : l’objectif est d’arriver à une artificialisation des sols de seulement 10 000 hectares par an.

Derrière l’objectif utopique de zéro emprise foncière d’ici 2050, dont on se demande s’il sera réellement appliqué, nous avons, je le répète, un véritable objectif de réduction par deux sur les dix prochaines années. Les décrets d’application en cours de publication concernent cette période décennale.

Quand on parle d’artificialisation des sols, cela concerne trois types d’espaces : les espaces dits naturels (les zones humides par exemple, sachant qu’ils ont été très malmenés depuis la seconde guerre mondiale par le développement, tant économique qu’agricole, on oublie que la plupart des zones humides ont été nettoyées pour devenir des champs) ; les zones agricoles (l’urbanisation s’est développée au détriment des champs et en particulier les champs ouvertsdes zones céréalières facilement urbanisables) et enfin des zones forestières.

La forêt progresse en France chaque année. Selon l’IGN, il a gagné 2,8 millions d’hectares entre 1985 et 2019, soit 80 000 hectares par an, atteignant une couverture de 31 % du territoire en 2019, soit plus du double du XIXe siècle. L’artificialisation des sols en forêt reste très marginale.

Laurent Chalard

Rappelons, concernant ces derniers, que la tendance n’est pas négative : la forêt progresse en France chaque année. Selon l’IGN, il a gagné 2,8 millions d’hectares entre 1985 et 2019, soit 80 000 hectares par an, atteignant une couverture de 31 % du territoire en 2019, soit plus du double au XIXe siècle. L’artificialisation des sols en forêt reste très marginale.

Le vrai problème est de lutter contre l’artificialisation des bonnes terres agricoles. L’exemple le plus significatif est le projet EuropaCity, définitivement abandonné : le mégacomplexe voulait s’installer dans le triangle de Gonesse, dans le Val d’Oise. C’était l’exemple type de l’artificialisation d’une zone extrêmement fertile.

La France dispose d’une grande surface artificielle (5,4 % du territoire). Pourquoi les Français ont-ils cet appétit d’artificialisation ? Qui en est responsable ?

La France dispose certes d’une surface artificielle plus importante que la moyenne européenne (4,2 % en 2018 selon les données d’Eurostat), mais elle est nettement inférieure à celle de la Belgique (11,4 %) ou des Pays-Bas (12,1 %). Il faut donc se qualifier.

Par exemple, en Bretagne, sur le littoral, il y a bien plus de logements que d’habitants présents sur le territoire (à Carnac, on dénombre 8 681 logements en 2019 selon l’INSEE pour une population permanente de seulement 4 236 habitants !), d’où le sentiment de ramper concrétisation.

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Cependant, il existe encore des facteurs explicatifs spécifiques pour la France. La première est que la France est le pays le plus touristique au monde. C’est un pays où l’on trouve de nombreuses résidences secondaires et résidences de tourisme. Le nombre de logements est consécutivement beaucoup plus élevé que le nombre de logements nécessaires pour loger la population. Par exemple, en Bretagne, sur le littoral, il y a bien plus de logements que d’habitants présents sur le territoire (à Carnac, on dénombre 8 681 logements en 2019 selon l’INSEE pour une population permanente de seulement 4 236 habitants !), d’où le sentiment de ramper concret.

La deuxième caractéristique est l’attractivité de la France pour les supermarchés, les hypermarchés et plus généralement pour les zones d’activités commerciales périphériques. La France, depuis les années 1960, s’est laissée totalement submerger par le développement de la grande distribution à travers des politiques d’urbanisme marchand inadaptées, qui n’ont pas empêché le grignotage des espaces en périphérie des villes et sont l’un des principaux moteurs de prise de terre en France.

Cela tient au choix fait par l’Etat de privilégier la grande distribution au détriment des petits commerces. Ce choix n’a pas été fait par d’autres pays comme les Pays-Bas : seuls les commerces non alimentaires étaient autorisés en périphérie des villes. C’est une question de législation.

Il faut aussi savoir qu’en France, la fragmentation communale a profité à la grande distribution. En effet, cette dernière a mis les communes en concurrence les unes avec les autres, ce qui lui a permis d’obtenir rapidement des terrains. Il a été impossible pendant très longtemps d’empêcher ce développement.

Un troisième élément, plus récent, est l’essor de la logistique. La France, de par sa situation au cœur de l’Europe, passage entre l’Europe du Sud et l’Europe du Nord, a vu se développer de nombreuses zones d’entrepôts à vocation logistique ; ce sont de très gros consommateurs d’espace. Ce sont eux qui consomment le plus d’espace par rapport au nombre d’emplois.

Sur le littoral méditerranéen comme en Bretagne, ce développement périurbain diffus est gros consommateur d’espace. Cela nous distingue de l’Espagne, par exemple, où les villes sont plus denses et plus concentrées.

Laurent Chalard

Un dernier élément entre en jeu : l’importance de l’habitat individuel. En France, l’habitat individuel domine (55,2 % des logements en 2019 selon l’INSEE), notamment dans les zones périurbaines et rurales. C’est notamment un modèle d’habitat individuel diffus qui prédomine dans certaines régions : sur le littoral méditerranéen comme en Bretagne, ce développement périurbain diffus est gros consommateur d’espace. Cela nous distingue par exemple de l’Espagne où les villes sont plus denses et plus concentrées, notamment pour les résidences principales. Il y a plus d’habitats collectifs urbains.

Quelles sont les conséquences pour le paysage ?

Les “entrées de ville” de presque toutes les villes françaises se ressemblent désormais : le paysage est sévèrement dégradé, certains parlent de “la France laide”. C’est une France minoritaire en termes de portions de territoire, mais c’est la France de toutes les villes. Cela implique que depuis les années 30 glorieuses, les périphéries des villes françaises sont rendues « moches », d’autant plus que ces zones commerciales disposent d’équipements de faible qualité.

Au Royaume-Uni, les supermarchés sont souvent construits en briques et sont au cœur des villes, d’un quartier, et non en périphérie, construits en tôle. Il y a une forme de double péril au niveau paysager du modèle français d’aménagement commercial périphérique : il est qualitativement horrible par l’utilisation massive de tôles, et très consommateur d’espace en périphérie. Nous avons vraiment abîmé les paysages de nos villes françaises et les acteurs des territoires portent une forte responsabilité dans ce qui s’est passé.

Les petites villes artificialisent peu les territoires et le fait de leur interdire d’artificialiser les sols, c’est entériner définitivement leur déclin.

Laurent Chalard

Quelles sont les conséquences de cette loi à court terme ? Les municipalités ne vont-elles pas chercher à construire vite avant qu’elles ne puissent plus le faire ? Peut-on faire le point après un an ?

La question la plus importante est peut-être celle des zones rurales. Comme toujours, cette loi technocratique est prise d’en haut, et s’applique donc uniformément sur tout le territoire. Pourtant, la question de limiter l’artificialisation des sols dans les grandes métropoles et les villes moyennes, là où se trouvent les constructions les plus périphériques et où se concentre leur croissance, a du sens d’un point de vue écologique, mais pour les petites communes, cela n’a pas d’importance. sens.

Les petites villes artificialisent peu les territoires et le fait de leur interdire d’artificialiser les sols, c’est entériner définitivement leur déclin. Nous ne laissons pas de perspectives de croissance à des territoires qui de toute façon consomment très peu de terre. Je pense que les décrets devraient distinguer les territoires peu peuplés où des marges de manœuvre pourraient être laissées aux petites communes, dans le cas par exemple où une entreprise va s’y installer ou souhaite s’y développer, afin de ne pas obérer les perspectives de reprise économique, notamment la réindustrialisation, d’une France rurale qui ne va pas bien.

Pour l’instant, il est difficile de faire un vrai constat. Nous n’avons pas encore les chiffres de 2022, mais s’il y a eu un léger rebond de la construction de logements individuels en 2021, c’est dû à la période post-Covid. On reste sur des chiffres bien inférieurs à ce qui était observé dans les années 2000. En 2021, selon les données du SDES, on compte 163 000 logements individuels mis en chantier en France, contre 259 500 en 2006. On est loin du pic de 2006.

Cela se ressent dans le domaine des locaux d’activités : en avril 2021, toujours selon le SDES, 24,2 millions de mètres carrés étaient mis en chantier contre 32,6 millions de mètres carrés en 2012. Avant la loi « Climat et Résilience », une décroissance avait donc déjà déjà commencé. .

Il est trop tôt pour faire le point ; les premiers décrets coercitifs ne sont pas encore parus. Tant le marché du logement que le marché des affaires sont plus dépendants de l’évolution démographique du pays et de l’accès au crédit hypothécaire, qui a eu tendance à diminuer ces derniers mois avec la crise ukrainienne, ainsi que du développement de l’activité économique directement lié à la crise ukrainienne. .

Les communes accorderont-elles coûte que coûte les permis de construire avant que cela ne soit plus possible ? C’est dans le domaine de l’inconnu. D’une part, il peut y avoir une volonté de la part de certaines municipalités d’agir dans ce sens, mais en même temps, il doit aussi y avoir une demande. C’est un véritable marché d’offre et de demande.

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