Sandrine Rousseau revient sur la polémique du barbecue

Depuis une semaine, le député écologiste du 9e circonscription de Paris, Sandrine Rousseau, continue de prendre la parole pour expliquer les propos qu’elle a tenus lors d’une table ronde à Grenoble (Isère) dans le cadre des universités d’été du parti EELV, samedi 27 août dernier.

“Il faut changer de mentalité pour que manger un steak cuit au barbecue ne soit plus un symbole de virilité”, lança-t-elle. Elle a ensuite évoqué les petits gestes quotidiens à accomplir pour lutter contre le réchauffement climatique, comme celui de consommer moins de viande. Une phrase immédiatement commentée avec virulence sur les réseaux sociaux et qui a fait l’objet de vifs débats sur les chaînes d’information en continu.

L’économiste de 50 ans, finaliste malheureux de la Primaire écologiste pour la présidentielle de 2022, est la cible d’attaques récurrentes. Il y a un an, elle était totalement inconnue du grand public.

Prônant une écologie “forcément radicale, sociale et écoféministe”, l’économiste de 50 ans affirme porter un projet “pour renverser la domination au sens large”. Dans cet entretien avec Ouest de la France, Sandrine Rousseau, revient sur la dernière salve de critiques qui l’a visée et précise le rôle qu’elle souhaite jouer dans la sphère publique.

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Établir un lien entre viande et virilité… En tenant ces propos, saviez-vous que cela allait susciter de vives réactions ?

Je savais qu’en demandant ce mot plutôt qu’un autre, j’allais devoir m’expliquer. Ce sont des mots que les gens ne supportent pas. Après, je ne m’attendais pas à ce que ça déclenche toute cette tempête médiatique.

Bien sûr je veux faire bouger les lignes et faire réagir les gens, mais pourquoi une telle violence ?

Saviez-vous que vous risquiez de bouleverser l’esprit des gens ?

Oui. Si j’ai dit cette phrase c’est évidemment pour faire bouger les lignes. Et pour les faire bouger, il faut dire les choses telles qu’elles sont.

Nous venons de passer un été de tous les dangers. Nous avons peu de temps devant nous pour changer la donne face au changement climatique et cela signifie, par exemple, réduire la consommation de viande. Mais, si on ne s’attaque pas au symbole qu’est la viande, à sa place dans la société, comment y arriver ? Si nous ne construisons pas un nouveau récit autour de la nourriture, comment pouvons-nous y arriver ?

Ce jour-là, je tenais surtout à expliquer qu’on voit le barbecue comme un symbole de virilité et qu’il faut changer cette mentalité. Ce n’était pas une attaque contre les hommes. Cette représentation est aussi présente dans l’esprit des femmes que dans celui des hommes.

Ce qui m’a surpris, c’est toute la violence qu’il a déclenchée. Bien sûr je veux faire bouger les lignes et faire réagir les gens, mais pourquoi une telle violence ? Je me souviens quand je parlais du ménage [lors d’un live du média Madmoizelle sur Twitch, en mars 2022 Sandrine Rousseau avait proposé la création « d’un délit de non-partage des tâches ménagères »], j’ai reçu des messages hallucinants d’hommes qui me disaient « qu’il ne toucherait jamais un aspirateur de sa vie ». En fait ce que je propose, ce sont les privilèges.

Je pense que j’interroge le système comme jamais auparavant

Avec cette polémique, vous avez quand même réussi à imposer dans le débat public la question de la viande, sa consommation à outrance et sa répartition inégale entre les sexes ?

J’ai l’impression qu’on n’a jamais autant parlé de la viande, du rôle qu’elle a sur le climat et de ses représentations. C’est-à-dire, posez-vous la question : qui en mange ? Et pourquoi en mange-t-on ?

Ce n’est pas la première fois que vos propos suscitent la polémique, comment l’expliquez-vous ?

Je pense que pour la première fois, j’interroge le système d’une manière différente. Pas seulement le système économique, mais le système de domination sociale. Et ça, les gens ne veulent pas entendre. Surtout ceux qui profitent de ce système de domination.

Sachant cela, en avez-vous fait une stratégie pour faire entendre vos idées et les introduire dans le débat public ?

Je ne pense pas que les mots que j’utilise à l’avance. Quand j’ai utilisé le terme d’homme “déconstruit” [la capacité à se remettre en question face aux stéréotypes de genre] à propos de mon compagnon, je l’ai dit spontanément parce que je viens du monde militant et, dans ce monde, c’est un mot très courant. Je ne m’attendais pas à déclencher autant de réactions sur Twitter et dans les médias. Pour le « barbecue symbole de virilité » en revanche, oui, je savais que ça allait faire réagir.

On vous reproche d’avoir un discours trop “radical”, “irrationnel”…

Peut-être suis-je le premier en politique à défendre une « écologie de la transformation » radicale et à affirmer que cela ne peut se faire en changeant seulement deux ou trois choses. Mais là encore, les gens ne veulent pas l’entendre. Il y a à chaque fois une forme de réaction épidermique.

En fait, lorsque j’ai utilisé le mot « radical » pour la première fois dans Ecological Primary, on m’a dit qu’il était « hyper dangereux » d’utiliser ce terme. A l’époque, certains chroniqueurs écrivaient que « j’étais dangereux pour la nation ». Aujourd’hui pourtant, même la Première ministre utilise ce terme « radical » lorsqu’elle évoque les mesures à prendre face au changement climatique.

Je pense que j’interroge le système comme jamais auparavant. Du coup, le premier réflexe sera de protéger ce système en s’en prenant à celui qui le remet en cause. Ce n’est qu’alors qu’il évolue.

Si je lâche pas c’est aussi pour que d’autres femmes s’impliquent

Dans un tweet posté début août, vous dénoncez le cyberharcèlement et la “misogynie grossière” dont vous êtes la cible. Vous attendiez-vous à tant de violence, notamment sur les réseaux sociaux ?

Quand je suis entré dans la campagne pour la Primaire écologiste, je savais que ça allait être très dur. Je le savais mais tu n’es jamais vraiment préparé à la violence. Ce qui m’étonne, c’est que ça continue. C’est non-stop. Je pensais que ça passerait, mais apparemment non. Ce qui me surprend toujours, c’est que le premier réflexe de mes détracteurs est de me traiter de « folle ». Ils refusent immédiatement de débattre avec moi.

Je suis soit renvoyé dans mon corps de femme [Sandrine Rousseau fait notamment référence à la remarque sexiste de l’essayiste Guillaume Bigot sur CNews pendant la primaire écologiste, lorsque celui l’a qualifiée de « Greta Thunberg ménopausée »], ou la folie. Je suis toujours choqué de voir qu’on continue à faire ce genre de commentaires. Sur ce point, nous n’avançons pas vraiment.

Vous pointez également le manque de soutien de votre groupe politique. Vous ne vous sentez pas soutenu ?

ça commence à bouger [Sandrine Rousseau a reçu le soutien de la députée LFI, Clémentine Autain, et du secrétaire national d’EELV, Julien Bayou, après la « polémique du barbecue »]. Jusqu’à présent, je n’avais aucun soutien de la part de mon groupe politique. Il n’y a jamais eu de communiqué d’EELV prenant position alors que j’étais au cœur d’une polémique. À mon avis, il est fondamental que les organisations politiques protègent la voix des femmes politiques de leur groupe.

Le groupe a quelque chose d’important dans le cadre de la légitimité de la parole. D’ailleurs, lors de précédentes polémiques me concernant, j’ai vu de nombreux tweets qui disaient : “Elle n’aide pas la cause verte”, “Elle est en dehors des verts”… Ils ont essayé de me faire sortir de mon groupe pour mieux m’attaquer.

C’est systématique : à chaque fois que mes propos suscitent des réactions, toute une campagne de discrédit se déclenche. Mes adversaires veulent que je quitte le champ politique car ma parole leur est insupportable. Ils ne savent pas comment me contrer et ils utilisent l’arme du ridicule et de la folie. Ce qui est fou, c’est qu’on ne m’attaque jamais vraiment sur le fond. Personne n’est jamais venu me dire : « Oui, il faut continuer à manger autant de viande ». Je suis toujours attaqué sur la légitimité de ma parole.

Parce que vous êtes politicien ?

Oui et je ne suis pas le seul. Si l’on prend l’exemple de Simone Veil, aujourd’hui tout le monde la respecte et l’admire, mais lorsqu’elle a défendu l’avortement, elle a dû faire face à des violences du jamais vu.

Regardez la première ministre finlandaise Sanna Marin [au mois d’août dernier, la dirigeante est devenue la cible d’une controverse après la diffusion sur internet de vidéos la montrant s’amusant avec des amis et des célébrités]. Elle est la seule dirigeante au monde à s’être soumise à un test antidopage !

C’est notre lot de femmes en politique et c’est ce qui doit changer. Je m’engage à protéger les autres femmes en politique. J’attends beaucoup de mon propre groupe. Et si je n’abandonne pas, c’est aussi pour que d’autres femmes s’impliquent. Je leur tiens la porte.

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