“Ce que je vois venir et se préparer, c’est le nouveau Saint-Barthélemy”

Faut-il commémorer la Saint-Barthélemy ? Oui, peut-être, pour se souvenir de l’horreur du passé, qui appartient certes à un cycle de violence qui a commencé bien avant et ne s’est pas arrêté là, mais qui a quelque chose d’unique, d’incomparable, d’asymétrique, et en ce sens d’imprescriptible. Aujourd’hui encore, avec la distance historique, la relativisation peut devenir une facilité, une manière de rouler l’histoire dans la farine. La rhétorique du « tous coupables, tous responsables, tous méchants » est indécente. On peut sans doute comprendre la panique religieuse, pour la majorité catholique, d’avoir à ses côtés, et même parmi ses proches, des personnes si dépourvues d’angoisse religieuse. Ont-ils fait un pacte avec le diable ?

Ceux qui vivent le “dénouement” provoqué par la prédication de la Réforme ne perçoivent pas la terreur de ceux qui les voient ne plus aller à la messe, ne plus participer aux processions et aux pèlerinages, et ainsi quitter le corps mystique de l’Église. . Mais, au-delà de la Renaissance évangélique ainsi massacrée, il y eut une toute jeune France océanique, mineure et encore balbutiante, qui commença sur Saint-Barthélemy à être expulsée par la France de l’intérieur, et dont l’exil allumera le feu de la révolte dans la Provinces-Unies. Et cette histoire ira jusqu’à la chute de La Rochelle, sinon jusqu’aux dragonnades. Comment oublier cette longue série d’abus de force d’une Église-État qui ne pouvait supporter la moindre contestation de son monopole absolutiste ?

Et pourtant, il y a un temps pour l’oubli, pour l’apaisement des mémoires dans une histoire commune. Déjà l’Edit de Nantes (en 1598, vingt-six ans de guerre plus tard) avait pris parti, avec une grande sagesse politique : pour arrêter la guerre de Religion et rétablir la paix, il est interdit de rappeler les malheurs passés ! Pourquoi est-ce que je dis qu’il y a là une grande sagesse politique ? Peut-on parler de devoir d’oubli comme on parle de devoir de mémoire ?

L’amnistie n’est pas l’amnésie

C’est qu’il y a un temps pour arrêter le malheur, ne pas le répéter, et tout faire pour se réinstaller dans une cohabitation, même fragile. Une société où il n’y aurait jamais d’amnistie, jamais de prescription, serait constamment rongée par le chagrin et le ressentiment du passé. C’est une société où le souvenir des morts hanterait le présent au point de ne laisser aucune place aux nouveau-nés. Mais si les enfants des victimes sont encore, parfois, des victimes, les enfants des coupables ne sont pas coupables, surtout dans un contexte où de nombreux coupables étaient aussi des victimes. Les deux parties doivent également agir pour assumer la responsabilité éthique et politique de l’avenir et rompre avec le cycle du malheur, à la fois subi et agi. La justice vise à arrêter les responsabilités pour les punir, bien sûr, mais son objectif à long terme est de rétablir la paix civile.

Attention cependant : l’amnistie n’est pas l’amnésie ! L’amnésie est le symptôme d’un mal-être si profond et si douloureux qu’il est refoulé et qu’il est impossible de se souvenir. Et puis l’amnistie est une annulation des poursuites pénales (en peines et en réparations), mais pas une annulation des responsabilités éthiques et politiques. Au contraire, elle est tournée vers l’avenir, et son message essentiel est de faire en sorte que « plus jamais ça ». Une société où, au nom des nouveau-nés, on jette les morts dans l’oubli, avec des bulldozers et de grands films numériques nous refaisant un passé totalement merveilleux ou totalement abominable, serait une société amnésique, où les morts reviendraient bientôt hanter les vivants . .

Commémorer, au temps de la limitation où le mal est depuis longtemps révolu, c’est d’une part re-présenter le passé tel qu’il “était”, et autant que possible tel qu’il était, dans toute sa complexité. ; et d’autre part le mettre à distance comme ce qui « n’est plus », ce qui est fini. C’est le sens d’une telle commémoration, non pas perpétuer le passé, mais au contraire répéter que c’est fini, que c’est fini.

Nous sommes responsables de veiller à ce que cela ne se reproduise plus

Ici nous pensions arriver au terme de ce voyage méditatif, mais l’actualité nous relance comme un aiguillon : est-ce vraiment fini ? L’époque de Louis XIV vit ce que le philosophe Pierre Bayle appelait ironiquement « toute la France catholique ». Notre époque actuelle connaît le renouveau puissant d’une France « toute laïque », dans un tout nouveau sens de la laïcité, qui semble soudain fédérer une longue droite anti-laïque ! Dans cette étonnante volte-face, on retrouve cette identité unanime d’un corps social presque royal (le peuple souverain), et presque mystique, et qui était déjà à l’œuvre au temps de la Saint-Barthélemy, sinon la panique face à laquelle menace l’union sacrée – à cette époque déjà, la Ligue avait un rêve beaucoup plus politique que théologique.

C’est là encore le creuset de notre nationalisme le plus terrible, le plus sacrificiel, et surtout le plus athée, et dont la France a su donner si “magnifiquement” l’exemple à tant de “nations” modernes et contemporaines, qui à leur tour ont devenez opérateurs d’épurations ethniques et/ou religieuses et/ou politiques ! Non, en ce sens, rien n’est fini.

Ce que je ressens, avec toute ma mémoire vive et mêlée et l’oubli, ce que je vis et ce que je redoute, c’est la capacité de notre société à fabriquer lentement un corps étranger en elle-même, afin de l’expulser puisqu’elle ne se permet pas de être entièrement digéré et assimilé. Certaines de nos banlieues sont moins intégrées qu’il y a trente ans, non pas parce que nous recevons trop d’étrangers, mais parce que nous fabriquons des étrangers avec nos propres enfants. C’est la même alternative à laquelle les diasporas et minorités juives ont dû se soumettre, tombant à leur tour sous la coupe d’un nationalisme sans précédent.

Ce que je vois venir et se préparer, de plus en plus puissamment et aveuglément, c’est le nouveau Saint-Barthélemy. Les protestants français d’aujourd’hui ne sont plus du tout des victimes, mais nous avons la responsabilité, avec d’autres, et en premier lieu avec nos frères et sœurs catholiques, de faire en sorte que tout soit fini, que cela ne recommence pas. C’est notre devoir de vigilance.

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