l’Elysée dans la dernière ligne droite pour trouver un successeur à Jean-Bernard Lévy

En France, sur le front de l’énergie, la panique gagne les politiques et les professionnels du secteur. Entre la situation mondiale de l’approvisionnement en gaz et les difficultés du parc nucléaire français, l’inquiétude est montée d’un cran en cette rentrée. Dans ce contexte, le processus de recrutement du futur patron d’EDF est dans toutes les têtes. Qui pourra sauver la situation de l’électricien national en voie de nationalisation et confronté à des difficultés majeures, sans précédent depuis 1945 ? Quel profil sera le mieux à même de répondre à l’urgence de la situation et aux injonctions contradictoires de l’Etat ? Depuis plusieurs jours, les médias spécialisés et le petit Paris des affaires scrutent les candidats potentiels. L’heure des choix approche, conformément à ce qu’a confié Bruno Le Maire aux journalistes présents aux Rencontres d’Aix-en-Provence en juillet alors qu’il comptait sur un nouveau patron en septembre. Et ce ne sont pas les récentes critiques de l’actuel PDG, Jean-Bernard Lévy, contre la politique énergétique de l’Etat qui pousseront l’exécutif à repousser l’échéance.

Cependant, face à l’ampleur du tâce (résoudre les problèmes du parc nucléaire à court terme et mener, à plus long terme, le plus grand programme électronucléaire du monde occidental), les candidats ne se sont pas précipités à la porte, et le gouvernement a déjà essuyé de nombreux refus . Tout cela se fait dans un certain “opacité”dénoncent plusieurs acteurs du secteur, « alors que c’est un sujet d’intérêt national. Il ne s’agit pas seulement de l’avenir d’EDF, il s’agit de l’avenir de la France dans les mois et années à venir ! »ajoute l’un d’eux. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce dossier, l’avenir de l’entreprise publique a notamment été confié à un cabinet de recrutement américain, Heidrick & Struggles, pourtant bien connu de l’Etat, qui l’avait déjà missionné pour recruter certains commerciaux des propriétaires dans lesquels l’Etat détient un capital, comme Ben Smith pour prendre les rênes d’Air France-KLM en 2019. De fait, au sein du gouvernement, les positions peinent à s’aligner.

Faut-il séparer ou non les fonctions de présidence et de direction générale alors qu’historiquement la séparation avait provoqué de nombreuses tensions à EDF ? Doit-on avoir à cœur de promouvoir une femme dirigeante (le nom de Laurence Parisot a été régulièrement évoqué) ? L’Elysée, Matignon et surtout Bercy ont exprimé leur point de vue sur la question ces derniers jours. Mais, plus largement, c’est la future feuille de route des nouveaux dirigeants qui reste à formaliser clairement.

Quand Elisabeth Borne évoque d’éventuelles coupures d’électricité pour l’hiver, Bruno Le Maire veut soudain tout mettre en œuvre pour réduire la consommation d’énergie (alors qu’aucun plan sobriété n’a été décidé depuis la hausse des prix du gaz et de l’électricité qui remonte à dix-huit mois… ), tout en répétant qu’il est nécessaire pour EDF de produire plus d’électricité en peu de temps. C’est ainsi qu’on a appris ce vendredi, lors de l’organisation à l’Elysée d’un “Conseil de défense” consacré à ces questions énergétiques, qu’Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition énergétique, avait exigé du groupe public la relance d’ici 2023 de la 32 réacteurs nucléaires actuellement à l’arrêt (sur les 56 du parc). Une annonce déjà largement relayée par les chaînes d’information alors que, selon nos informations, une réunion doit encore se tenir mardi entre l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et les ingénieurs d’EDF en charge du dossier, pour jauger de la faisabilité d’un tel demande du gouvernement. Une chose est sûre, « Jean-Bernard Lévy souhaite désormais partir au plus vite pour ne pas avoir à gérer l’énorme gâchis à venir dans les semaines à venir »assure un cadre supérieur EDF.

A l’Elysée, le processus de recrutement de la future direction d’EDF est bun scoffre-fort surveillé par Alexis Kohlerle tout-puissant secrétaire général. « En réalité, ni Bruno le Maire ni Elisabeth Borne n’auront leur mot à dire dans cette affaire ! » s’exclame un poids lourd de la majorité. Le ministre de l’Economie a également précisé la semaine dernière lors des Rencontres des entrepreneurs de France, organisées par le Medef, que la nomination serait décidée par Emmanuel Macron.

Le corps des Mines au près

La semaine dernière, le nom de Julien Denormandie, l’ancien ministre de l’Agriculture, a même été évoqué à plusieurs reprises, avant que cette hypothèse visiblement poussée par Alexis Kohler, avec qui il a travaillé, ne se heurte à l’hostilité de plusieurs intervenants. Un scénario qui se serait heurté aux dernières nominations à la tête de grandes entreprises faisant partie du portefeuille de l’Etat actionnaire qui, à l’instar de Ben Smith pour Air France-KLM, Luca de Meo pour Renault et Jean-Pierre Farandou pour la SNCF , professionnels privilégiés du secteur. Une position que défend encore Bruno Le Maire, qui veut un industriel pour EDF.

La perspective de voir un profil politique nommé à la tête d’EDF a fait hurler les ingénieurs du puissant Corps des Mines, qui souhaitent reprendre le contrôle du groupe public coûtquoi avec toiute alors qu’ils ont été largement exclus ces dernières années. Et ces ingénieurs d’Etat n’ont pas dit leur dernier mot dans le processus de recrutement, même s’ils sont partagés sur le meilleur profil à promouvoir. Chaque clan pousse son candidat favori.

Candidatures externes

Plusieurs candidats externes sont en lice et parmi eux, le nom de Luc Rémont revient souvent. A la tête des activités internationales de Schneider, il est en effet en rayon depuis le printemps. Et toujours au-dessus de la pile. Selon certaines sources, il tient la corde. Conseiller de Bercy sous le gouvernement Villepin, il avait travaillé sur l’introduction en bourse d’EDF en 2005. Il a l’avantage de bien connaître Alexis Kolher, avec qui il a travaillé à Bercy.

Si son entourage assure qu’il “pas candidat”, l’actuel patron d’Orano, Philippe Knoche, est poussé par une partie du Corps des Mines. Ce pur produit Areva, ancien collaborateur d’Anne Lauvergeon, a supervisé les débuts de l’EPR en Finlande, et s’est occupé des activités de retraitement du combustible nucléaire usé aujourd’hui en crise. Cet X Mines a travaillé par le passé avec Raymond Lévy, illustre polytechnicien et grand patron français (Usinor, Renault). Mais à l’heure des difficultés de l’EPR, Knoche ne fait pas l’unanimité dans la maison EDF et parmi les ingénieurs de l’Etat, comme le souligne l’un d’eux : “Alors qu’il y a une bagarre incroyable entre EDF et Orano, on voit mal comment il pourrait prendre les rênes de l’électricien”. Aux dires des proches d’EDF, Philippe Knoche s’est associé à Marianne Laigneau, présidente d’Enedis, ancienne DRH d’EDF et proche de David Gutmann, ancien conseiller du groupe, en tant que prestataire externe, qui conserve une grande influence au sein de celui-ci. Un ticket qui fonctionnerait dans le cadre d’une dissociation des fonctions de président et de directeur général. Chez Knoche le poste de PDG, chez Laigneau celui de président. Une alliance que d’autres sources lui prêtent avec certains candidats internes. Autre atout pour Knoche, il est le seul parmi les prétendants à déjà être PDG d’une entreprise.

Philippe Logak candidat

Parmi ces ingénieurs d’Etat, d’autres militent désormais pour Philippe Logak, actuel rapporteur général du Haut-Commissariat au Plan François Bayrou, cet ancien secrétaire général de SFR et de Thales sous Jean-Bernard Lévy, a la particularité d’être en même temps polytechnicien , ingénieur de l’Armement, et Conseiller d’Etat. Si certains le présentent comme un simple ” Avocat “l’homme a une expérience industrielle ayant été, à la DGA, le directeur adjoint des programmes de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), puis ayant mené à bien la réforme de la DCN.Au sein du réseau des polytechniciens, Logak a le soutien de Bernard Esambert, ancien conseiller de George Pompidou qui a joué un rôle clé dans le lancement du programme nucléaire civil français au début des années 1970. récemment rapproché d’Emmanuel Macron. Et dans sa lettre de candidature que Le Tribun obtenu, Logak rappelle qu’au-delà de la gouvernance deFED, ” C’est bien tout un secteur industriel qu’il faut aujourd’hui reconstruire ». Une feuille de route que tous les candidats et parties prenantes au dossier ont pourtant tous en tête. Du moins chez les ingénieurs. Knoche et Logak faisaient tous deux partie de la même promotion X-Mines, tout comme Patrice Caine, l’actuel patron de Thales.

Cédric Lewandowski et Bruno Bensasson, candidats internes

Face à ces candidatures externes, certains cadres supérieurs d’EDF poussent aussi leurs pions. C’est le cas de Cédric Lewandowski, directeur de production tout-puissant, ancien directeur de cabinet de Jean-Yves Le Drian lorsque ce dernier était ministre de la Défense de François Hollande. Nommé par Lévy à un poste pour le moins stratégique au sein du groupe, cet ancien attaché parlementaire socialiste n’était pourtant pas ingénieur. Mais sa capacité est grande, et il a réussi à la fois à passer à travers les chutes médiatiques au sujet du fiasco industriel du parc nucléaire (dont il est pourtant responsable), tout en bénéficiant du soutien sans faille de la CGT. Le problème pour Lewandowski, c’est qu’il s’était attiré les foudres de Kohler et Macron sous le quinquennat Hollande. Et si les réseaux qui le soutiennent se sont progressivement rapprochés de l’actuel secrétaire général de l’Elysée, sa nomination à la tête d’EDF prêtc’est improbable.

C’est peut-être pour cela que certains lui prêtent aussi une alliance avec Marianne Laigneau, la présidente d’Enedis. « Comme Lewandowski, Laigneau connaît par cœur les syndicats, notamment la CGT. S’ils veulent modifier les périmètres d’EDF, elle peut avoir sa carte à jouer. Mais il n’a aucune expertise technique dans le nucléaire…”commente un bon connaisseur de la maison.

Enfin, un autre candidat interne, Bruno Bensasson, qui dirige les activités énergies renouvelables d’EDF. Egalement ingénieur du Corps des Mines, il a passé cinq ans à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).